Il y a des heures où un pays ne demande plus qu’on le charme. Il demande autre chose. Qu’on le regarde enfin. La France vit depuis longtemps dans une fatigue rentrée, avec ses mots usés, ses prudences de façade, ses accommodements avec ce qu’elle n’ose plus nommer. Rien n’est venu d’un seul coup. Rien n’a cassé net. La défaite s’est mise partout, comme une humidité lente, une odeur froide qui s’installe dans les murs et qu’on finit par ne plus sentir à force de vivre dedans.
Un Français moyen, dans un
moment pareil, ce serait peut-être simplement cela : quelqu’un qui a vu le pays
vieillir, se durcir, s’éloigner de lui-même. Pas un homme impeccable. Surtout
pas une figure de rechange. Seulement un homme qui connaît le prix d’une fin de
mois, le poids d’une facture, la fatigue d’un métier réel, le silence des
provinces quand les grandes villes décident pour elles. Quelqu’un qui n’a pas
désappris la mémoire.
Car c’est bien d’elle qu’il
s’agit. D’une mémoire française devenue presque clandestine. Elle tient encore
dans les pierres des villages, dans cette lumière qui glisse sur les façades
blondes, dans les églises qu’on contourne en baissant les yeux, dans les allées
d’arbres, dans certains visages où demeure une idée ancienne de la tenue, de
l’effort, du pays. Elle se tient aussi dans la lassitude, dans cette impression
plus tenace qu’on ne le dit qu’on a demandé aux Français de renoncer à ce qui
les formait, puis d’avoir la politesse d’en remercier leurs maîtres.
Le désordre, aujourd’hui, ne
relève plus seulement du social. Il touche l’institution, le langage, les
corps. Il a une odeur. Celle des cages d’escalier tenues par la peur. Une
lumière sale dans des couloirs où la République ne passe plus. Le bourdonnement
des scooters sous les fenêtres. Les regards qui se baissent devant l’argent
venu trop vite. Les noms qu’on n’écrit pas. Les protections qu’on devine sans
jamais les voir. Le narcotrafic a cessé depuis longtemps d’être une marge. Il
tient du territoire, il paie, il enrôle, il menace, il entre partout.
Et derrière lui, plus
souterrain encore, il y a la corruption. Pas la corruption spectaculaire,
presque rassurante tant elle se donne en spectacle. L’autre. Celle qui chemine
dans l’épaisseur administrative, dans les ports, dans les prisons, dans les greffes,
dans certains bureaux, dans certaines complaisances, dans certains silences. Un
État ne tombe pas toujours sous les coups. Il se laisse parfois gagner de
l’intérieur, document après document, faiblesse après faiblesse. Quand l’argent
criminel commence à toucher la police, la justice, les douanes, les élus, les
agents, ce n’est déjà plus de la simple délinquance. C’est une maladie du corps
public.
La première urgence est là.
Refaire une justice compréhensible, ferme, débarrassée de son brouillard,
suivie d’effet. Non pour l’abaisser. Pour lui rendre son poids. Les Français
supportent de moins en moins les peines théoriques, les procédures qui se perdent,
les affaires qui pourrissent pendant que dehors le terrain change de main. Ils
ne comprennent plus une institution qui semble souvent parler une langue
étrangère à leur expérience du monde.
L’État doit retrouver
quelque chose qu’il a perdu. Sa dureté légitime. Pas la gesticulation. Pas le
théâtre télévisé. Pas la colère louée pour une soirée. Une dureté de structure.
Des services protégés contre les infiltrations. Des filières suivies jusqu’à
leurs complicités supérieures. Des circuits financiers réellement traqués. La
fin de ces indulgences qui se dissimulent sous le vocabulaire prudent.
Mais il serait trop simple
de n’accuser que la rue. L’autre tenaille agit plus haut, dans une mécanique
feutrée, normative, administrative, qui porte souvent le visage de Bruxelles.
Non la ville seulement. Le maillage des textes. Les procédures. Les arbitrages.
Les jurisprudences. Les transferts de compétences qui réduisent peu à peu la
liberté politique des peuples sans jamais employer ce mot. On continue de
voter. On consent encore. Et pourtant la volonté nationale bute sur des cadres
qui ne naissent plus d’elle.
Il ne sert à rien de
raconter des fables. La France a signé, accepté, participé. Les traités n’ont
pas été imposés par des fantômes. Ce qui s’est constitué au fil du temps
ressemble pourtant à une dépossession douce. Un peuple se réveille un jour dans
des règles qu’il n’a pas vraiment voulues, dans des contraintes qu’il ne peut
presque plus discuter, dans une langue technicienne qui le dessaisit de
lui-même avant même qu’il ait commencé à protester. Il faudra reprendre
certaines marges, rouvrir certains dossiers, desserrer cet étau juridique et
administratif lorsqu’il étrangle l’intérêt national.
Cette reprise ne touche pas
seulement la loi. Elle touche la souveraineté même. Le référendum devrait
redevenir une arme grave, une voie directe, le moment où le pays tranche sans
se faire traduire par des intermédiaires qui parlent à sa place. Sur les questions
qui engagent les institutions, les frontières, les abandons de compétence, il
n’y a pas de raison sérieuse de confisquer indéfiniment la décision populaire.
Il faut aussi reparler de
civilisation. Sans rougir. Sans baisser le ton au moment d’être clair. Un
peuple n’est pas une simple population administrée. Il est une continuité de
langue, de mœurs, de paysages, de rites, de sépultures, de récits. La France n’est
pas née d’hier. Elle n’a pas commencé avec les formulaires de l’administration
moderne. Son héritage chrétien, qu’on le vive dans la foi, dans la culture ou
plus obscurément dans le paysage intérieur, appartient à sa vérité historique.
Le nier ne grandit personne. Cela mutile.
La question migratoire se
tient là, dans cet endroit où le droit rejoint le destin. Un pays qui ne
choisit plus qui entre, qui demeure, qui repart, a déjà commencé à renoncer à
lui-même. L’asile, l’accueil, l’hospitalité n’ont de sens que dans un cadre encore
tenu. Sans cela, ils deviennent les mots nobles d’une abdication. La
remmigration heurtera. Tant pis. Le pays n’a pas vocation à tolérer sur son sol
ceux qui vivent contre ses lois, contre ses mœurs essentielles, contre sa
sécurité, contre sa continuité.
Et cette question ne se
sépare pas de la démographie. Un peuple ne fait pas qu’habiter un territoire.
Il s’y prolonge ou s’y efface. La natalité française, la possibilité même de
transmettre une maison, une langue, une mémoire, une table autour de laquelle
des enfants grandissent, tout cela touche à la politique au sens le plus
ancien. La famille n’est pas un supplément d’âme. Elle demeure l’un des
derniers lieux où une civilisation continue sans décret.
Les familles ne peuvent plus
être traitées comme une variable d’ajustement fiscale ou sociale. Il faut les
soutenir vraiment, rendre possible l’éducation des enfants, la stabilité des
foyers, la naissance sans angoisse permanente, le passage d’un héritage
matériel et moral entre générations. Sans cela, les discours sur l’avenir
continueront de tomber comme des feuilles mortes.
Le travail, lui aussi, a été
humilié lentement. À force d’empiler les dispositifs, les dépendances, les
allocations sans horizon, on a fini par fabriquer une société où l’effort paie
trop peu, où l’assistance devient pour certains un paysage mental. Il ne s’agit
pas d’écraser les fragiles. Il s’agit de sortir d’un système qui entretient la
passivité, décourage l’initiative, ronge la dignité dans une dépendance
administrée. Un pays vivant aide, protège, relève. Il n’endort pas les siens
sous la perfusion permanente d’un État social devenu somnifère.
Il faut aussi rouvrir, sans
trembler des mains, la question du religieux dans la cité. Non pour traquer les
croyances, encore moins pour humilier les fidèles, mais pour rappeler une chose
simple que la République semble parfois n’oser plus dire à voix haute : en
France, la loi civile ne plie devant aucune loi religieuse, l’État ne reconnaît
aucun magistère spirituel, et nul ne peut imposer à la communauté nationale ses
prescriptions particulières sous couvert de foi, de coutume ou de pression
collective.
La laïcité, trop souvent
invoquée comme un slogan de circonstance, mérite d’être retrouvée dans sa tenue
véritable. Elle protège la liberté de croire, de ne pas croire, de changer de
croyance. Elle garantit le libre exercice des cultes. Elle oblige surtout
l’État, les services publics, les institutions, à cette neutralité sans
laquelle il n’y a plus d’arbitre commun, plus de distance, plus de paix civile
durable. Ce n’est pas une arme levée contre les consciences. C’est une digue,
afin que le politique ne soit pas capturé par le religieux et que le religieux,
lui aussi, demeure libre tant qu’il ne prétend pas gouverner.
Mais cette digue se
fragilise dès que le fait religieux cesse d’être une croyance vécue dans le
cadre commun pour devenir une volonté d’emprise, une manière d’occuper le
terrain, de soustraire certains espaces à la règle commune, d’installer peu à
peu des normes parallèles, des réflexes de séparation, des revendications
d’exception. Là, le problème change de nature. Il cesse d’être seulement
cultuel. Il devient politique.
Il faut regarder cela sans
détour. Les financements obscurs, les influences extérieures, les structures
cultuelles insuffisamment transparentes, les ambiguïtés entretenues au nom
d’une paix de façade, tout cela mine le cadre français à bas bruit. Un État
adulte n’interdit pas de croire. Il refuse qu’une appartenance particulière
devienne une juridiction morale concurrente, que des pressions communautaires
déplacent la norme, que l’école, le service public, l’administration, tous les
lieux où s’exerce l’autorité commune, se laissent fissurer par des exigences
qui n’ont pas à s’y imposer.
Une part du désordre
français vient aussi de contradictions devenues habitudes, de discours qui
célèbrent l’universel tout en excusant ce qui le fragmente, qui invoquent la
laïcité puis reculent quand il faut la défendre, qui prétendent parler au nom
du peuple tout en se défiant de ses inquiétudes les plus concrètes, qui
exaltent l’école tout en dissolvant l’autorité, qui jurent protéger les plus
faibles tout en fermant les yeux sur ce qui les écrase d’abord dans la vie
réelle. Le brouillard idéologique sert souvent d’abri à ceux qui préfèrent
renommer les fractures plutôt que les affronter.
L’école, elle aussi, devra
sortir de sa langueur. Il faudra y remettre du savoir, de la langue, de
l’histoire, de l’exigence, du silence quand il le faut, de l’autorité quand
elle protège et qu’elle élève. Le professeur n’est pas un animateur chargé d’occuper
des groupes. Il tient une place verticale, presque sacrée à certains âges de la
vie, parce qu’il transmet ce qui ne s’invente pas à neuf chaque matin. Là où
l’école se retire, la brutalité entre.
L’économie, enfin, ne peut
plus être traitée comme une mécanique autonome dont on commenterait les
mouvements à distance. Produire en France doit redevenir un cap. Il faudra
refaire une industrie, relocaliser ce qui peut l’être, rouvrir des filières,
former à nouveau, investir, tenir la question énergétique, desserrer la masse
réglementaire qui casse les volontés avant même qu’elles aient commencé. La
commande publique devra cesser d’être aveugle. Le temps long devra retrouver sa
place. Une nation qui ne fabrique plus grand-chose finit par louer sa propre
survie.
Dans ce domaine aussi,
l’Europe a souvent servi de prétexte ou de frein, selon les heures. Il faudra
revoir ce qui asphyxie au lieu de protéger, ce qui expose au lieu d’armer, ce
qui prétend organiser la puissance tout en diluant les moyens réels de l’obtenir.
La monnaie elle-même, les cadres de concurrence, certaines sanctions
géopolitiques prises au nom de principes trop lointains pour ceux qui en paient
le prix, tout cela mérite d’être rouvert sans superstition. Une diplomatie
sérieuse ne confond pas la morale proclamée avec l’intérêt national.
Reste la technique, l’autre
nom moderne de la fatalité. L’intelligence artificielle avance dans le silence
des bureaux, des administrations, des écrans, des logiciels qui classent,
anticipent, surveillent, remplacent. Elle peut servir. Elle peut soulager. Mais
livrée aux seuls marchés, aux seules puissances techniques, ou à des États qui
rêvent d’administrer les existences jusque dans leur part obscure, elle prépare
un monde froid, sans épaisseur, où l’homme finit par devenir une donnée de plus
dans la machinerie générale.
La retraite à
quarante-quatre annuités devra s’inscrire dans ce retour au temps long. Non
comme une punition abstraite, mais comme une règle stable, lisible, liée à la
réalité des métiers, à la fatigue des corps, aux carrières longues, aux
accidents de parcours. La France a trop réformé ses retraites comme on colmate
une fuite à la veille de l’orage.
Et puis il y a la terre. On
l’a abandonnée aux slogans, aux doctrines, comme si l’écologie ne pouvait
relever que d’un monopole militant. Elle n’appartient à personne d’autre qu’à
ceux qui habitent quelque part. Une rivière sale sous les arbres. Une haie
arrachée. Un sol qui se vide. Un paysage blessé. Une saison qui se dérègle.
Cela ne relève pas d’un camp. Cela touche à la maison commune. L’écologie
naturelle devrait rejoindre la décence, non l’intimidation. Elle devrait
protéger l’eau, les terres, les forêts, la beauté des villages, les équilibres
du vivant, sans humilier ceux qui cultivent, produisent, chauffent, bâtissent,
accueillent.
FMD










