Il y a quelque chose d'inactuel chez François-Michel Duguet, et c'est sans doute ce qui retient. Six livres en sept ans d'écriture — un récit autobiographique, une satire politique, une chronique d'un Français moyen, une trilogie de romans noirs, un grand roman historique — et pourtant aucune impression de bavardage. Aucune trace non plus de cette littérature qui se cherche à voix basse en attendant que le marché décide. FM Duguet écrit comme on tient un cap.
Les Éditions Le Lys Bleu accompagnent ce travail, qui s'articule autour de deux grandes architectures : Les Trois Étoiles, qui descend dans la verticale du temps ; la trilogie Ténèbres de cités, qui ouvre la verticale d'un même pays à un même moment. Trois livres plus brefs les encadrent.
Les voix
Entre ombres et lumières (2025) ouvre l'œuvre par un récit de résilience sans pathos, où la solitude est traitée comme un moteur et l'héritage comme une obligation. La phrase est déjà longue, déjà oratoire — on y entend la formation lyrique de l'auteur.
Complots et secrets au château (septembre 2025) inaugure la veine satirique. Eudes Moinon, jeune président « psychorigide mais naïf », pervers narcissique élu par une armée de citoyens séduits non par des idées lumineuses mais par un regard bleu azur. La cible générationnelle est claire, le portrait charge un peu. C'est le livre le plus inégal du corpus. Il fixe pourtant deux choses qui ne quitteront plus l'auteur : un sens du huis clos, et un moralisme à la française qui regarde les caractères plus que les idées.
La France de mes 7 ans, parue le 14 mai 2026, est la face documentaire du même geste. Sept présidences, soixante-dix ans d'histoire française revisités à hauteur de citoyen, et une question qui revient comme un basso ostinato : que reste-t-il de la souveraineté populaire ? Le ton est plus calme que dans Complots. On sent un auteur qui a trouvé sa distance.
Les Trois Étoiles, ou la mémoire transposée
Quatre parties, quarante-et-un chapitres, un prologue, un épilogue. Le roman couvre 1938-2026 et se referme symétriquement sur lui-même. Paris, septembre 1938 : André Rozenbaum, seize ans, fils d'un médecin du Faubourg-Saint-Honoré, croise Karl Hoffmann, étudiant allemand de Heidelberg. L'amour est clandestin. Suivent la débâcle, l'Occupation, l'étoile jaune, la rafle, la Touraine, la trahison, Buchenwald, le Block 46, les expériences hormonales du médecin SS Carl Værnet — figure historique réelle, et le roman a la probité de le rappeler dans sa note finale.
Puis vient la quatrième partie, en 2025. Yassin Belkadi, vingt ans, fils d'immigré algérien d'Aubervilliers, rencontre Mathieu Verdier, étudiant à Sciences Po, dans un amphithéâtre de la Sorbonne Nouvelle. André, cent-trois ans, cherche à qui transmettre l'étoile de Ruth Weiss, Vienne 1870-1937. La mécanique du miroir est là, mais FM Duguet a la finesse de ne jamais l'appuyer. C'est l'art de l'aria reprise variée : la même phrase mélodique, transposée dans une autre voix.
Le pari du livre est moins de raconter l'horreur que d'inventer une grammaire de la transmission : l'étoile, le mot « CONTINUE » gravé sur la pierre de Karl, le Verlaine page 47, le chapelet de Fatima posé entre les deux tombes de Montlouis. Des objets-relais qui portent le sens là où les mots tomberaient à plat.
La trilogie, ou la dégradation par étages
Avec l'achèvement de Narco-démocratie (tome 2) et l'avancement substantiel des Souverains de cendre (tome 3, prévu avril 2027), la trilogie Ténèbres de cités prend une ampleur que le seul tome 1 ne laissait pas présager. L'épilogue du tome 3, Après les cendres, donne lui-même la clé : les trois livres n'en font qu'un. Ils racontent le même pays à trois altitudes différentes.
Le tome 1 regardait en bas — cités du nord de Marseille, terminaux maritimes, points de deal, le réel au ras du sol. Le tome 2 suit les colonnes montantes — la note du Trésor, les arbitrages qui se déplacent, l'erreur Dalmasi/Delmas, ce moment minuscule où un nom mal recopié dans une synthèse permet à un dossier de glisser hors de portée. Le tome 3 arrive aux étages, là où l'on ne se salit plus les mains parce que d'autres, plus bas, le font pour vous.
Le grand sujet de la trilogie n'est pas le crime, c'est l'accommodation. Comment une administration apprend à composer, ventiler, gérer en séquence ce qu'elle ne sait plus combattre. La langue elle-même y devient un personnage : prudence pour renoncement, décalage pour enterrement, gestion de séquence pour capitulation.
Aïcha Benali, journaliste, traverse les trois tomes ; Malik Sadi, policier, et Claire Valmont, magistrate, l'accompagnent. Aucun n'est un héros : Aïcha porte l'obstination du regard ; Malik la fatigue du réel ; Claire la fissure intérieure des institutions. Aucun personnage ne suffit, parce qu'aucun point de vue ne suffit.
Le contre-ténor
Une hypothèse, qui se confirme à chaque livre : FM Duguet écrit comme il a chanté. Formation lyrique à l'IDEV Paris avec Iva Barthélémy, cours Charles Surais, Chœur La Luthrelle, productions Arsis et Porporino. Le contre-ténor, historiquement, est une voix qui chante au-dessus de sa tessiture supposée. Une voix de tension choisie. C'est exactement ce que fait cette œuvre : elle parle plus haut qu'il ne serait confortable de le faire.
Cela s'entend dans le tempo des phrases — ce rubato romanesque qui ralentit là où le roman ordinaire accélère. Le prologue des Trois Étoiles s'étire sur quatre pages immobiles autour d'un fauteuil vide ; l'épilogue du tome 3 se déplie comme une coda mahlérienne. La musique n'est pas un décor chez FM Duguet, c'est un système nerveux.
L'autre fond biographique nourrit l'œil : vingt ans dans les établissements parisiens de prestige (École Hôtelière de Genève, Résidence Maxim's, Saint James Club, Sofitel CNIT, Manoir de Restigné, Domaine Plessis Gallu). Les lieux parlent. Et le sens du protocole, hérité de la direction d'établissements, donne à la trilogie sa précision la plus inquiétante : chez FM Duguet, le mal est toujours méthodique, jamais grandiose. Une note. Un visa. Un tampon. Un délai. C'est par là qu'un pays bascule.
Ce qu'on retiendra
Il faut être honnête sur ce qui n'est pas encore acquis. Complots est un livre inégal, parfois trop chargé. Les Trois Étoiles tend vers une réconciliation finale que les fractures qu'il décrit ne soutiennent pas tout à fait. Le tome 2 demande, par endroits, à être resserré. Le tome 3 n'est pas encore clos, et son épilogue place la barre très haut.
Mais l'essentiel est là. Une œuvre qui pense en cycles. Une éthique — la transmission — qui se tient sur toute la longueur. Une trilogie politique qui, sans grandiloquence, sans complotisme et sans cynisme, formule ce que peu de romanciers français contemporains ont su formuler avec cette précision : ce qui se passe quand un pays cesse de vouloir guérir ce qui le ronge et commence à organiser sa cohabitation avec la maladie.
Et un grand roman historique qui, sur le geste de Ruth Weiss à Vienne en 1937 transmis en 2025 à un fils d'Aubervilliers, parvient à dire ce que la fiction française du XXIe siècle dit trop rarement : qu'on hérite d'autre chose que de son propre nom.
La question, désormais, n'est plus de savoir si FM Duguet écrira un livre important. Il en a déjà écrit deux. La question est de savoir ce qu'il fera après la coda du tome 3, en avril 2027. La place est prise. Elle se précisera.
— Note critique sur l'œuvre de François-Michel Duguet
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